Forest of Secrets

Forest of Secrets fait d’emblée partie des fictions cultes (et je n’aime pas ce mot !), celles qui marquent définitivement une génération de téléspectateurs.

Oui, il arrive parfois qu’une fiction est si bien ficelée, qu’on en perd les mots, qu’on cherche désespérément une faille pour éviter cet immonde raccourci, cette phrase qui ne peut que décevoir : « c’était parfait ». Car le récit policier est ainsi fait qu’il doit surprendre le téléspectateur tout en lui déroulant des raisonnements logiques, inattaquables. Bien souvent, hélas, l’élément de surprise est principalement lié au décryptage scientifique des preuves matérielles, et l’acuité des enquêteurs ne sert qu’à des effets d’esbroufe. Encore une fois, il n’en est rien dans Forest of Secrets, qui réussit à donner de multiples pistes sur les motivations, le background des personnages, l’identité d’assassins, de kidnappeurs, tout en permettant à l’enquêteur de dérouler un raisonnement implacable (et jubilatoire !). Mieux encore, rien ne nous est pré-mâché : le téléspectateur doit prendre ses responsabilités, et suivre avec attention la multitude de personnages qui surnagent dans ce cloaque parfois étouffant. Si tout le monde est suspect, pourtant, personne (ou presque) n’est pour autant devenu froid et insensible. Cela va au delà de la simple notion de profondeur, puisque le vécu de chaque personnage a des vraies conséquences sur son action. Et surtout, cette peinture humanise ces gens méfiants, égoïstes, hypocrites, menteurs, lâches ou naïfs. En 16 épisodes (qui dépassent largement 1h15 chacun), vous aurez fait le tour de ce petit monde. Non seulement vous comprendrez leur action, mais vous y serez très attachés. Un véritable tour de force, excessivement rare à la télévision.

Et puis, l’aspect technique du drama va rapidement vous ébahir. Les dialogues sont à double-sens, les flashbacks déstabilisants, pouvant rappeler ce qui s’est passé il y a une bonne poignée d’épisodes. Tout se tient. Chaque mot et chaque attitude ont été sous-pesés. Et bien sûr les acteurs y sont prodigieux. A vrai dire, on en attendait pas moins de Cho Seung Woo (époustouflant dans Marathon) et de Bae Doo-Na (Someday mais aussi Sense8 des Wachowski), des acteurs pour lesquels je voue une profonde et sincère admiration. Cho Seung Woo y joue un procureur délesté de toute émotion depuis une opération du cerveau. Sur le papier on pouvait craindre l’archétype du robot, brillant mais asocial. Au contraire, l’acteur a su doser son jeu pour insuffler une vraie humanité, comprenant un peu la détresse des autres, et se battant pour un idéal inatteignable dans un pays corrompu, celui de la justice. Bae Doo Na joue quant à elle une policière légèrement juvénile (elle adore dessiner – un trait commun à son personnage de Someday). Aucune romance n’est suggérée, on voit dans leurs regards une confiance qui mettra du temps à s’installer, puis une admiration réciproque, avant de succomber à une franche amitié. Le portrait est fait par petites touches, une délicatesse de plus à mettre au crédit de la fiction.

La réalisation s’avère extrêmement solide, à l’aise autant dans les dialogues que dans les quelques scènes d’action. Bien sûr, hélas, quelques couteaux sont floutés (signe de la censure), mais le téléspectateur averti sait ce qu’on lui cache lorsqu’on aborde un cadavre, du sang, ou tout simplement la prostitution. Le monde est impitoyable, mais il n’est pas pour autant gris ou pluvieux. L’essentiel se passe dans les bureaux, ces antres où chacun y cherche (ou y étale) son confort personnel. Car peu de personnes sont à l’aise dans ces environnements où tout le monde suspecte tout le monde. On nous montre la corruption ordinaire, ces petits gestes qui marquent le début d’une descente aux enfers, ces regards en coin, ces ombres, ces mots attrapés au détour d’un couloir. L’ambiance paranoïaque capte le téléspectateur qui ne cesse de questionner la moindre émotion sur le visage d’un personnage. Mais plus encore que ces moments de caméra, il faut complimenter la bande sonore : tendue, sans verser dans l’emphase grandiloquente, elle donne à chaque rebondissement sa vraie valeur. Et les twists sont pour la plupart très malins. Pas de chanson, ici, mis à part en générique. Le téléspectateur n’est jamais éloigné du propos de la fiction.

Car le vrai propos, c’est ce thème cher aux coréens, celui de la corruption. Forest of Secrets apporte sa pierre à l’édifice, de la plus belle des manières, affrontant sans détour une triste réalité. Notre héros est droit dans ses bottes, son sens inné de la justice aura bien du mal à supporter le moindre compromis. Et la fiction va loin. N’importe quel téléspectateur informé verra par exemple un parallèle avec le dirigeant de Samsung, qui proclame à la presse qu’il pèse 30 % du PIB du pays, et qu’à ce titre on ne doit pas l’attaquer. On nous parle même d’un hypothétique « pardon spécial » qui a profité à ce dernier. La révolution des bougies a signé le ras-le bol de la population sud-coréenne, lassée de voir les mêmes dirigeants au-dessus des lois. Forest of Secrets va loin dans sa démonstration : un personnage ira même jusqu’à dire que si la corruption continue ainsi, la Corée du Sud va mourir. Tout simplement. Car tout le monde est touché par ce fléau : la Justice, la Police, le Gouvernement… La fiction coréenne a souvent abordé la corruption, parce qu’elle touchait un personnage qui voulait voir son tort réparé, mais elle a rarement mentionné la société toute entière. Forest of Secrets, avec d’autres, signe peut-être là une orientation de plus en plus sociale des dramas coréens (ce dont je parlais justement au Festival de la Rochelle) …

Ne manquez surtout pas ce bijou.

Publicités

Marathon

Marathon est un des nombreux bijoux du cinéma coréen, injustement méconnus.

Marathon est une histoire vraie, basé sur la vie de Bae Hyung-Jin, une histoire qui a touché le cœur de millions de coréens à travers un livre et un documentaire télé consacré à ce jeune autiste.

Renommé Yoon Cho-Won dans le film qui date de 2005, cet autiste a une obsession : le zèbre. Que ce soit un mur balafré, un sac, une valise ou des chaussures, Cho-Won est passionné par cet animal, au point de retenir parfaitement les documentaires animaliers.

Le film est loin des clichés sur l’autisme, il raconte simplement la vie d’un autiste ordinaire, qui n’a pas de don surnaturel. C’est aussi et surtout une histoire familiale qui dépasse la simple compréhension du handicap.

Les frustrations des parents devant l’absence de  réponses de leur fils poussent à l’éclatement de la famille : le père fuit cette vie qu’il n’a jamais voulu, le frère réclame que l’on s’intéresse aussi à lui, et enfin la mère se surinvestit dans sa relation avec Cho-Won.

Elle cherche à élever le niveau intellectuel de son fils âgé de 20 ans (alors qu’il en a 5 intellectuellement). D’abord, revenir à l’essentiel de la vie : le soleil, les arbres…, puis savoir compter l’argent, signer. Elle espère vivre jusqu’à la mort de son fils, mais ce n’est pas possible. Le film va plus loin en mettant en cause l’attitude de la mère :  Est-ce le bon comportement ? Est ce lui qui a besoin d’elle ou elle qui a besoin de lui ? Alors que l’autisme est notamment un trouble de la communication, comment la mère peut-elle communiquer si elle se ment à elle-même ?

Il y a là une très bonne analyse des conséquences du handicap. Si bien sur on nous présente Cho-Won comme un enfant adulte qui retient tout, qui n’arrive pas à exprimer ses émotions ou à sourire, ce n’est pas un film triste, on rit parfois beaucoup des réactions spontanées de Cho-Won, sans que ce ne soit de la moquerie, c’est son regard décalé sur le monde qui est amusant, pas son handicap. Et ça fait toute la différence.

C’est un regard sincère qui est porté sur l’autisme, mais un regard qui n’oublie pas non plus le drame humain. Je ne peux m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux quand Cho-Won hurle à celui qui le frappe, imitant sa mère, « mon enfant est handicapé ». Le film pose même la question de l’abandon. Doit-on l’abandonner ? Cho-Woo arrivera à rappeler à sa mère qu’elle l’a déjà abandonné quand il était petit.

L’émotion est magnifiée dans ce film très bien construit, qui reprend les enseignements prodigués à l’autiste pour lui permettre de franchir les obstacles. La puissance de ces images est vraiment exceptionnelle, d’autant que le réalisateur aime employer une certaine poésie pour faire ressortir l’imaginaire de Cho-Won. Mieux encore, l’excellente bande son au piano fait partie de mes thèmes musicaux préférés tous genres confondus. Elle sait rendre grâce à la magie des instants, remotiver, et on croit même entendre le souffle de Cho-Won rythmer la partition.

Et si on parle de souffle, c’est tout simplement parce que le thème du film est – comme son nom l’indique – le marathon. Cet autiste a réussi à trouver une certaine motivation à courir, à aller jusqu’au bout. Comme la mère le dit, Cho-Won est content quand il court. Il est beau quand il court. Il redevient normal dans l’effort physique (et c’est magnifiquement dit avec les mains qui l’accrochent sur son parcours), mieux encore, il est capable de se dépasser.

Pour autant le film n’est pas une simple success story, et pose les questions qui font mal, sur cette culpabilité inhérente à toute famille qui a un enfant handicapé. Cho-Won aime-t-il la course à pied ? Est-ce son rêve ou est-ce devenu celui de la mère ? Court-il parce qu’il  parce qu’il a peur d’être abandonné ?

Ce rêve, c’est celui de finir un marathon en moins de 3h. Un défi que beaucoup d’amateurs voudraient réussir. C’est là qu’entre en jeu un ancien athlète marathonien. Celui-ci a été condamné à 200 heures de travaux publics pour ivresse et se retrouve obligé de travailler dans une école pour autistes, l’école pour autistes de Cho-Won. La mère de Cho-Won ne va pas laisser passer cette occasion, et va tout faire pour qu’il devienne son entraineur, malgré le fait que ce soit un homme égoïste et désabusé qui n’a rien compris sur cet handicap.

Cette incompréhension du handicap pourrait, comme dans tant d’autres films faire la majeure partie de l’histoire. Il est en effet très facile de stigmatiser la population qui ne comprend rien à l’autisme puisqu’elle n’y est pas confrontée. Bien sûr la différence fait peur (« il devrait aller à l’asile ») ou amuse les gens. Mais le film sait habilement remplacer ce discours par un magnifique message d’espoir.

La mère de Cho-Won ne cesse de répéter : « Tes jambes valent ? Un million de dollars ! Ton corps est ? Superbe ! ». Du reste, on ne peut qu’être ébahi devant une telle performance d’acteur. On dit souvent que jouer un handicap peut faire valoir une récompense,  et bien dans ce cas Cho Seung-Woo (The Classic) mérite un oscar. Oui, rien que ça. Il a obtenu des récompenses pour ce rôle dans toute l’Asie, mais pour des raisons que j’ignore n’a jamais reconnu la reconnaissance qu’il mérite en Occident. Il incarne avec une vraie justesse son personnage, sans le caricaturer.

J’aime vraiment beaucoup le réalisateur, Chung Yoon-Chul, il réalisera plus tard le très beau film A man Once a superman avec Hwang Jung Min et Jun Ji Hyun. Il arrive à traiter de problématiques sociales en mettant l’émotion au premier plan, chose rare dans les productions occidentales, et a fortiori francophones (où le sujet social prime sur l’émotion). Pour moi l’émotion doit toujours être le cœur d’un film.

Au final je ne peux que vous recommander de voir Marathon, qui est sorti en France en DVD également. Ce n’est pas un film larmoyant, stigmatisant ou utopiste, c’est tout simplement un film magnifique, positif, tolérant, en bref, un formidable film humaniste : drôle sans être moqueur, émouvant sans être trop mélodramatique, réel et non caricatural, en tous les cas bien plus riche qu’un film américain comme Rain Man (puisqu’en France on comparera toujours aux films américains, qu’on en cesse une bonne fois pour toutes avec cette soi-disante référence). M’enfin quand je lis les critiques françaises, il y a de quoi désespérer. Je plains vraiment les gens qui pensent que c’est « une guimauve coréenne filmée à l’américaine ». Ceux-là, ils n’ont vraiment rien compris à la vie. Donnez leur tort, ouvrez votre cœur de façon sincère et non désabusée. Regardez Marathon.

17/20

Introduction au cinéma coréen

Comme promis, je continue un peu mon exploration de la fiction sud-coréenne par le cinéma.

Je ne suis pas assez calé pour vous parler d’histoire du cinéma coréen, mais je tenais à faire une petite introduction avant d’aborder individuellement certains films ou certains auteurs.

Rassurez-vous, le blog ne tourne pas le dos au petit écran (et encore moins à la fiction américaine). Mais ça aide parfois, quand on veut découvrir un pays, de ne pas se contenter d’un seul média. Ainsi, pour toute personne désirant franchir le pas et se mettre aux séries coréennes, je conseillerai de s’initier à son cinéma. Car l’un et l’autre dépeignent de façon complémentaire la culture de ce même pays, la façon toute particulière de voir et ressentir les choses. Il y a une vraie sensibilité, typique de la Corée du Sud, que l’on peut rapprocher de l’affection pour le mélodrame (qui imprègne une écrasante majorité de dramas coréens).

Un peu d’histoire, d’abord, si le cœur vous en dit.

Le cinéma coréen a traversé plusieurs épisodes de censure. Après le départ des troupes japonaises puis la fin de la guerre de Corée (1950-1953), le cinéma bénéficie enfin d’une période propice à son développement, malgré les développements chaotiques des républiques successives. Espoir de courte durée puisque le coup d’état de Park Chung Hee ouvre la voie à un régime dictatorial qui même s’il permet une ascension économique fulgurante, est un régime qui censure beaucoup. A la fin de ce régime, la forte contestation sociale permettra plus tard l’ascension de réalisateurs comme Park Chan Wook (Old Boy).

Notons bien que le cinéma coréen est largement protégé et soutenu par son pays (notamment par une politique de quotas qui fait enrager les USA). La soixantaine de films produits chaque année (voire 80 à 100 ces dernières années) font autant d’entrées que les 200 films hollywoodiens diffusés en Corée. Cet essor créatif est ce qui permet aujourd’hui au cinéma coréen d’être présent dans la plupart des grands festivals internationaux.

On le voit, le cinéma coréen est sculpté par l’histoire de son pays. Bon nombre de films parlent de l’idéal de la réunification avec la Corée du nord, de la dictature militaire, sous fond de patriotisme, de l’américanisation de la société de consommation, tandis que d’autres, plus rares, s’ouvrent progressivement et très timidement à d’autres cultures (la représentation de l’Europe et de ses clichés, mais aussi des collaborations avec le Vietnam, le Japon, et la Chine). Mais si certains films de genre ont une couche sociale, comme le film fantastique de Bong Joon Ho (The Host), le cinéma est avant tout une industrie du divertissement (ce que je revendique : la fiction est avant tout divertissement). On sent bien le regard complaisant que les critiques peuvent porter à ce type d’industrie, pourtant, la Corée a réussi là où je pense que la France a échoué.

Pourtant, à bien y comparer, la France et la Corée ont des statuts similaires : une industrie cinématographique soutenue par la volonté de leurs dirigeants (quotas, aides financières), et le besoin d’affirmer une existence culturelle alternative à la toute puissance d’Hollywood. Le succès est encore plus frappant pour la Corée qui réalise 50 % de ses entrées par des films coréens, tandis que la France réalise seulement 33 % de ses entrées par des films nationaux. Vous allez dire que je caricature mais pour moi la France se contente majoritairement de deux genres : la comédie franchouillarde et comme j’aime à l’appeler, le film socio-psychologique (déprimant ?). En France, on aime bien les étiquettes. En Corée, on hésite pas à mêler les genres dans un même film, et si ce film démarre sur du comique farfelu, il peut fréquemment se terminer en drame tragique. Si en France on met souvent l’accent sur le social pour susciter l’émotion, en Corée, on oublie pas de porter l’émotion, quitte à être parfois trop démonstratif. Enfin, et ce qui pour moi est LA différence de taille, c’est que le cinéma coréen ose le blockbuster à l’américaine, ose la multitude de genres, du cinéma populaire au film d’auteur : science fiction, fantastique, suspense, horreur, film noir, policier, action, comédie, comédie romantique, drame, historique, …

Ce boom extraordinaire du cinéma coréen peut être symbolisé par le 1er blockbuster coréen Shiri, premier d’une longue lignée de films écrasant au box-office des films américains comme le seigneur des anneaux, harry potter, ou spiderman.

En France, le cinéma coréen est encore méconnu ou boudé en salles, peut-être parce qu’une fois encore on privilégie l’exploitation de films à connotation sociale ou les films d’auteur, comme les films de Kim Ki Duk (Printemps été automne hiver) ou Ivre de femmes et de peinture (record pour un film coréen en France avec 320 000 entrées). Old Boy, prix du Jury à Cannes, n’a eu que 140 000 entrées. Il est vrai aussi que le cinéma coréen exporté est majoritairement celui qui fait les festivals internationaux. Ce qui, en soi, est dommage.

Enfin, je nuancerai quand même beaucoup mes propos. En effet, si je trouve que le cinéma coréen a beaucoup apporté, il s’est quand même largement transformé ces dernières années, on y trouve (beaucoup) moins de perles qu’avant. A voir donc, s’il s’agit d’une simple phase.

Voilà, donc mon sentiment. Je précise tout de même que je suis loin d’être un cinéphile à temps complet, donc loin d’être une référence absolue en la matière, mais je tenais tout de même à vous faire partager mes coups de cœur sur ce cinéma.

Et juste pour le plaisir, un petit panorama des affiches de films (sans ordre particulier) : Marathon, My Sassy girl, Printemps été automne et hiver, taegukgi (frères de sang), the good the bad the weird, april snow, welcome to dongmakgol, attack the gas station, a tale of two sisters, a moment to remember, git : feathers in the wind, windstruck, 3-iron (locataires), the king and the clown, save the green planet, a bittersweet life, phone, il mare, friend, joint security area, christmas in august, chihwaseon (ivre de femme et de peinture) :