Huge

Basée sur le roman du même nom de Sasha Paley, Huge raconte la vie d’un camp d’été pour adolescents obèses. En soi c’est déjà un pari que d’aborder frontalement le problème de l’obésité dans les séries américaines. Non, ici, le jeune obèse n’est pas le sidekick qui fait rire. Il est le personnage central de la série. Rien que ça, c’est un choc culturel. Et si j’en crois l’audience, l’explication de son échec. C’est un fait, on préfère voir dans notre petit écran des acteurs et des actrices au physique de rêve. C’est vendeur. L’obésité a beau toucher plus du tiers des jeunes américains, elle n’est montrée qu’à travers des rôles caricaturaux à la télé. (Je vous laisse la question du positionnement de la série Roseanne, ou plus récemment de Mike and Molly).

Bref, j’attendais vraiment cette série, non seulement le pitch était alléchant, mais en plus c’était le grand retour créatif de Winnie Holzman (My So-Called Life, Once and Again). Bien sûr, comme on est sur ABC Family, il ne faut pas s’attendre à monts et merveilles. Mais le résultat vaut quand même le détour. Tout simplement parce qu’on reconnait bien vite la façon si particulière de dépeindre les troubles de l’adolescence. Ici, pas de fausses problématiques de gosses de riches à la moralité douteuse. On est dans de la psychologie appliquée, et donc sensiblement éloigné des teen-dramas habituels.

Et finalement le choix de Winnie Holzman était judicieux. En effet, l’adolescent obèse est victime plus que quiconque des troubles liés à son âge.

L’adolescence, c’est l’âge de l’affirmation de soi. Or comment s’affirmer quand on est obèse ? L’ado subit les railleries du monde extérieur, les pressions de ses parents pour maigrir, alors que dans le même temps peut-être que ce sont eux qui entretiennent son mal être, et donc sa propension à se réfugier dans la nourriture. C’est l’âge où on doit se détacher de ses parents mais où on subit encore leurs lois parfois absurdes :  le parent n’est plus cette personne responsable, l’adolescent s’aperçoit qu’il commet des erreurs lui aussi. Et puis surtout, l’adolescent, en cherchant à s’affirmer, a honte du comportement de ses parents, qui deviennent des « boulets ».

Tout cela est très bien développé dans les intrigues de la série, tout comme le développement psychologique des différents personnages.

Mais l’intérêt de la série, c’est aussi de voir comment la vie sentimentale d’un adolescent obèse se construit lorsqu’il est entouré d’autres personnes comme lui. C’est un fait tragique, mais les jeunes obèses de 18 ans ont  statistiquement 50 % de chances en moins d’être marié à 30 ou 40 ans. Il y a donc là une détresse affective supplémentaire. Dans ce « fat camp », les jeunes ados ont donc l’opportunité de s’épanouir plus facilement, comme c’est dit au tout début de la série  : à l’extérieur ils n’auraient aucune chance, mais ici, c’est différent. Tout le monde a les mêmes problèmes d’apparence (même si certains savent mieux en jouer que d’autres).

Ça explique aussi en partie pourquoi ces jeunes sont plus fragiles, ils ont gardé une certaine innocence qui confère à leurs émois amoureux une émotion réelle au téléspectateur. Certes vous me direz on est sur ABC, donc on nage un peu plus dans les bons sentiments, c’est dans le cahier des charges. Mais tout de même, j’ai vraiment apprécié de voir se développer ces histoires d’amours adolescentes. On touche le vrai, comme à l’époque de My So-Called life. On croit au premier baiser, à ces flirts, à ces jalousies, à ces coups de cœur.

C’est d’autant mieux fait que Winnie Holzman n’a pas oublié que l’adolescence c’est aussi l’âge des secrets. Révéler qui on est, à quoi on pense, ce n’est pas si facile. Choisir à qui se confier, savoir ce qu’est une vraie amitié, encore moins.

Bien sûr, on s’attache très vite à ces personnages très bien écrits. Et évidemment, on aura droit à un joli carré amoureux. C’est d’ailleurs pas évident de construire un carré amoureux « réaliste », mais là encore, chacun est aveugle, noyé par ses sentiments, ou tout simplement refuse de laisser parler son cœur. Le final de la saison clôture très bien ce carré amoureux, car dans un jeu amoureux il y a toujours des perdants.

Si je ne taris pas d’éloges sur le travail avancé en psychologie, je suis néanmoins déçu par l’occasion manquée en matière d’éducation. Ça s’est cependant amélioré selon les épisodes. Mais c’était vraiment le moment pour parler plus en profondeur, car ces ados là sont vite devenus des « modèles ». En effet, j’ai trouvé le contenu assez pauvre, se bornant à expliquer le comportement (problèmes parentaux essentiellement), mais on est rarement sorti d’une victimisation du statut d’obèse et finalement le travail psychologique et le rapport à la nourriture ont été insuffisamment abordés à mon goût (à part l’évidence du réconfort). D’ailleurs le final de la saison le dit clairement : A quoi cela a-t-il servi ? Le but du « fat camp » n’est pas de perdre des kilos mais de moins se détester. C’est joli et vrai mais fortement simplifié face à la complexité de la maladie. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à le penser.

Je le comprends ainsi : la première saison pose la première étape du travail sur soi, il était sans doute trop tôt pour aborder le changement de regard, la diététique, ou le mode de vie des américains. Pour autant j’ai apprécié comment les ados se moquent de l’image du corps à la télévision (la real tv mettant en scène des célibataires à la recherche de l’amour, le business du fitness).

En ce qui concerne l’interprétation de ces acteurs, je les ai trouvé très convaincants. C’est aussi pour eux une manière de se découvrir. Evidemment Nikki Blonsky incarne parfaitement la forte tête, mais elle n’est pas la seule à mériter quelques éloges. La fille de David Hasselhoff, Hayley, ou Harvey Gullisten qui joue le rôle d’Alistair se sont révélés très émouvants. J’espère qu’ils trouveront d’autre rôles à la télévision. Enfin, j’ai été agréablement surpris par Gina Torres (Firefly, Angel), je n’étais pas habitué à la voir dans des rôles sensibles et elle se débrouille plutôt bien dans un rôle difficile, entre la directrice du fat camp qui a des problèmes avec son père, qui doit garder une certaine autorité tout en sachant rester proche et conseiller les ados alors qu’elle-même a du mal à garder sa ligne, acquise de haute lutte, il y avait pourtant là de quoi trébucher.

J’aime beaucoup les propos tenus sur cet article ainsi que les commentaires, révélateurs d’une certaine prise de conscience grâce au show. La preuve de plus que cette série n’est pas une série ordinaire et qu’elle mérite bien mieux que l’indifférence actuelle. Je me demande même si cette indifférence ne cacherait pas l’inconfort ressenti en regardant le show, comme je le disais au début de cet article : voir autant d’obèses à la télé, ça change les repères. Et c’est très bien comme ça. Un teen-show émouvant, réaliste ? Ne cherchez plus.

Alors, même si les audiences ne sont pas bonnes, ou justement parce qu’elles ne sont pas bonnes, Huge mérite d’avoir sa deuxième saison. J’espère vous avoir convaincu sur ses qualités qui n’apparaissent pas forcément à première vue.  Huge décrit parfaitement le bagage émotionnel des ados obèses. Huge, c’est une chance unique de toucher une population sans cesse délaissée, bafouée, ridiculisée. C’est une série humaine, et c’est le plus beaux qualificatif qu’on puisse faire à une fiction.

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L’éducation par la télé (américaine)

Pour beaucoup de gens qui s’intéressent au monde des séries, la fiction télévisuelle est d’abord un reflet de notre société. Par exemple, Martin Winckler utilise le terme miroir. Du coup, les séries sont souvent analysées sous un angle sociologique : la place de la femme, des minorités, etc… Il y a des jours d’ailleurs où cette tendance à sur-analyser et surinterpréter un divertissement m’agace prodigieusement (surtout quand on ne voit par le bout de la lorgnette que des séries machistes). C’est le problème de l’analyse orientée (j’allais dire politiquement) : on peut faire dire vraiment beaucoup de choses à une série, tant qu’on en discute pas avec l’auteur lui-même.

Pour autant, je trouve qu’on mésestime encore énormément la puissance de l’image.

Et je vais prendre un domaine que je connais très bien, celui de la santé publique. Parce que j’en ai ingurgité, des séries médicales… et plein d’autres, attendant d’elles un discours plus intelligent, plus éducatif. Je vais donc me répéter : la télé est un formidable moyen d’éducation des masses. (Avec des loupés, quand on importe des séries américaines judiciaires : « objection votre honneur », ça n’existe pas en France, qu’on se le dise !).

Alors quand une série comme Huge se permet de traiter d’adolescents obèses, c’est une opportunité pour faire réagir le pays sur ce fléau qu’est l’obésité. Rappelons que l’obésité est une maladie (et reconnue comme telle par l’OMS depuis 1997), et non un simple surpoids comme tendent à l’expliquer nos journalistes. De fait, c’est bien beau de hurler contre l’anorexie des mannequins des magazines pour faire déculpabiliser les gens qui ont quelques kilos superflus, il ne faut pas pour autant réagir à l’excès, en ayant un discours « normalisant » une maladie comme l’obésité. Aux USA cette maladie est un fléau responsable de 16 % des morts, juste derrière le tabac, première cause de mortalité (18 %). Rappelons aussi, à ceux qui ne se sentiraient pas concernés, que l’obésité en France représente 15 % de la population (20 % dans le Nord), et qu’elle a augmenté de 70 % en 12 ans.

Alors Huge, c’est l’occasion de montrer les difficultés sociales et les problèmes psychologiques rencontrés par ces personnes. C’est l’occasion de montrer la résistance, la peur du changement, mais aussi l’endurance qu’il faut pour lutter quotidiennement contre ses envies.  C’est montrer le soutien psychologique qu’ il faut instaurer. Tout cela est bien présent dans la série.

Mais c’est aussi, au delà de la responsabilisation individuelle, montrer que la société de consommation elle-même est responsable. C’est là que le bas blesse. Car si l’héroine craque et commande glaces et frites, que penser des habitudes de consommation et du marketing martelées par les plus grandes compagnies de fast-food ? Ce n’est guère évoqué. On ne voit pas comment les personnes en sont arrivées là, on se contente de raconter l’évolution vécue par un garçon qui passe de l’avant dernier « gros » de sa classe au plus gros, n’échappant donc pas aux moqueries. Mais rien pour expliquer son comportement.

L’éducation à la santé reste à son stade individuel, ou alors dans un cadre collectif (les « fat-camp »), pour rattraper les dommages. Nous n’en sommes plus au registre préventif. Et c’est bien dommage. Pourtant la série essaye de ne pas stigmatiser ses personnages en les rendant attachants, mais à cause de ce chaînon manquant, je suis sûr que plein de gens ont vu la série en se disant : « ouais bon ce sont des gros, et alors ». Et il se crée forcément une distanciation dans le regard : « je ne suis pas concerné, je ne suis pas comme ça, je ne serai jamais comme ça ».

Question : Après avoir vu la série, je suis sûr que vous auriez pu aller au fast-food du coin, non ?

Evidemment la cerise sur le gâteau (si je puis dire), ça aurait été un discours plus global sur les coûts engendrés par l’obésité. Parce que la réaction du téléspectateur pourrait être : « après tout, chacun sa vie ». Or les choix de chacun en matière de comportements à risques ont un impact majeur sur les dépenses de santé, donc sur le budget de l’état, donc sur l’évolution de la société toute entière. Encore une fois, il manque une logique de responsabilisation individuelle dans un contexte collectif.

D’où à mon sens le semi-échec (en matière d’éducation) que constitue Huge. Mais je salue tout de même l’audace du sujet, peut-être que la série évoluera.

J’avais particulièrement apprécié l’épisode de House sur la budgétisation de l’hôpital (6.13), mais elle n’a clairement pas atteint sa cible (si tant est qu’elle en avait une). Vu les réactions sur l’épisode, les gens sont clairement passés à côté. Ce qui m’amène à un aspect fondamental de l’éducation par la télé : sa limpidité. Comment faire pour passer un message simple sur un sujet éminemment complexe ? La série a cette double chance de rentrer au plus près des foyers, et de  s’installer durablement. il n’est donc pas impossible d’installer des arcs sur plusieurs épisodes, arcs alliant l’éducation à l’émotion. (On sait tous que c’est dans le registre de l’émotion que l’on arrive à mieux faire passer un message, même si l’émotion est par définition passagère). Reste à en avoir l’ambition. Je crois pour ma part qu’il est dommage de laisser une entière liberté au créatif qui par définition ne connait pas autant le sujet qu’ un spécialiste. Il faut donc de bons consultants sur la série, mais aussi de bons communicants.

On le voit, sur des sujets complexes et importants, il y aurait beaucoup à faire. Pour autant, la série ne se cantonne pas dans ces registres, je dirai même que son principal sujet c’est la tolérance. Et son principal outil, l’émotion.

Par exemple, je crois fermement que les séries ont énormément contribué à redonner une place dans la société à des personnes autrefois marginalisées (comme les homosexuels). Je pense notamment à Six Feet Under. Plus on diffuse des séries donnant une large part d’antenne à une tranche de la population, plus on la réintègre au sein même de la population. il y a évidemment des contreparties artistiques : c’est vrai que c’est devenu lourd, cette politique de quotas, avec le gay de service. Comme toute chose, il faut donc agir avec mesure. On pourrait aussi continuer sur cette politique de quotas, avec les minorités qui apparaissent de plus en plus à la télé américaine. Si le latino et l’afro-américain ont toujours été là, on assiste aujourd’hui à une vraie explosion des rôles asiatiques. Ca reste encore caricatural, mais il y a du progrès (il vaut mieux passer de Heroes à Lost). Je crois fermement que quand on voit régulièrement des personnages à la télé, ils font partie de notre quotidien, de notre « famille », et donc sont susceptibles de changer notre vision de la société. Peut-être aussi un jour verra-t-on davantage de séries sur d’autres handicaps que l’habituel cortège d’aveugles et d’autistes ? Peut-être aussi trouvera-t-on des séries qui remettent la démence de la personne âgée dans un contexte familial au lieu de la trouver agonisante aux urgences ?

Pour autant, demandez autour de vous, on a tendance à condamner la télé, comme un média impur, véhiculant la bêtise et l’ignorance. J’ai souvenir de ma scolarité où on m’affirmait que « la télé rendait con ». Je m’insurge. En seriephile averti (et ouvert à d’autres cultures), j’ai plus appris sur le monde que je ne l’aurai appris avec des bouquins, j’en reste persuadé.  Je pense même que les séries ont fait de moi une meilleure personne. Oui je sais, dis comme ça, ça fait prétentieux, on dirait que j’ai les chevilles qui enflent. Il n’empêche,  plutôt que de laisser traîner des gamins dehors, donnez leur une télévision, quelques intégrales de séries profondes et intelligentes, je suis sûr que vous leur changerez également la vie, et le regard qu’ils ont sur les autres.

A condition, bien sûr, qu’ils tombent sur de bonnes séries. Parce qu’il y a quand même des sujets qui me fâchent, dans cette télévision américaine, comme la banalisation du sexe, de la violence, et de la drogue. C’est un peu pour ça que je m’insurge contre les chaînes du cable, qui prennent un malin plaisir à remplir leur quotas de comportements douteux (sans compter que le discours est souvent irresponsable, notamment en matière de drogue). Vous me direz que le public est adulte. Mais quand même, n’y a-t-il pas moyen d’écrire des fictions adultes, traitant de problèmes d’adultes, sans passer par du voyeurisme, de la provocation, ou pire de la désinformation ? Pour ma part j’attends beaucoup de fictions ciblées sur des catégories de personnes (comme l’est par exemple Men of a Certain Age), j’attends beaucoup de fictions sur la responsabilisation et l’éducation des parents, etc…

L’éducation par la télé, tout un programme… Et je n’ai même pas parlé d’éducation à l’image  (apprendre à décoder les messages de la télé) !