Ainsi soient-ils [Pilote]

Arte a lancé avec beaucoup de moyens sa nouvelle série Ainsi soient-ils. Avec un pitch original, cette série avait piqué mon intérêt et c’est donc avec entrain que je me voyais déjà écrire ma première critique sur une série française sur ce blog. Mais la fiction française et moi, nous ne sommes pas vraiment en bons termes. Et Ainsi soient-ils, malgré toutes ses promesses, n’aura pas su me convaincre. Cette critique a été écrite après visionnage du premier épisode et re-visionnage du second.

Ainsi soient-ils raconte d’une part la vie de jeunes séminaristes, et d’autre part un conflit hiérarchique entre le responsable du séminaire, le Père Fromenger (Jean-Luc Bideau) et  Monseigneur Roman (Michel Duchaussoy). C’est bien entendu le premier point qui m’intéressait dans cette fiction, et je vais en parler juste après, mais intéressons nous d’abord à ce conflit, car il est selon moi révélateur des ancrages culturels de la production française.

Je me garderai bien de faire des généralités, et pourtant, la fiction française n’a que rarement su trouver un compromis entre le divertissement et son attachement à parler du social. Il y a un clivage très net entre le divertissement médiocre (considéré ainsi à juste titre car ça ne vole pas haut, les téléspectateurs de TF1 pourront en témoigner) et la volonté de parler de faits sociaux en oubliant de raconter une histoire. Comme si, pour être considérée comme une fiction de qualité, la série se devait d’ancrer son propos sur la lutte des classes. Nous avons donc ici un « gentil » prêtre ouvrier, la main sur le cœur, et une « méchante »aristocratie cléricale pétrie d’ambition (au point de recourir à des plans de communication comme une vulgaire entreprise). Une histoire facilement transposable, et qui de mon point de vue phagocyte le restant des intrigues parce que les auteurs ne sont pas arrivés à trouver le bon angle pour aborder leur thématique principale, qui, je le rappelle, est quand même l’entrée de jeunes hommes au séminaire. Pour caricaturer, on pourrait dire qu’il n’y a pas d’histoire, juste un pointage du doigt manichéen selon un point de vue rigoureusement politique.

Cette thématique en elle-même permet une réflexion sur l’avenir de l’Église, et la fiction n’y va pas par quatre chemins en faisant douter les responsables religieux devant le manque de vocations. La question est surtout étrange, et témoigne d’une approche strictement sociétale, elle aussi : « Allons-nous disparaître ? ». J’avoue avoir été choqué par ce genre de question. Devant la crise des vocations, un prêtre me semble-t-il pense d’abord à la religion qu’il veut transmettre et moins à son propre « métier ». Ce n’est pas un licenciement collectif d’une entreprise à cause de la crise, c’est l’histoire d’une crise spirituelle avant tout. Je n’ai évidemment pas les clés de cette crise, mais elle est probablement due à la modernisation insuffisante du discours, tant dans sa forme que dans son fond. Les catholiques se sont peu à peu libérés de leurs contraintes (la pratique religieuse est devenue extrêmement faible), et se sont donc distanciés du modèle qu’on leur a servi. Le prosélytisme catholique est en nette baisse dans notre pays, mais cela ne veut pas dire que notre pays est représentatif d’une tendance mondiale. Je rappellerai à cet égard que la Corée du Sud voit se développer un catholicisme fulgurant, car bien plus austère et pourtant bien moins agressif en terme de prosélytisme que le protestantisme évangélique. La question centrale que j’attendais, c’est celle de la foi, de la spiritualité, de l’adaptation du discours religieux dans un contexte social, pas celle de l’institution religieuse qu’est l’Église.

Ça se retrouve malheureusement dans les histoires de nos jeunes séminaristes, aux nombreuses difficultés sociales. L’un renonce à ses parts dans la riche entreprise familiale (pour le cliché du gars né avec une cuillère dans la bouche – avec pour bien appuyer la démonstration : un château comme résidence rien que ça). L’autre est un meurtrier en pleine rédemption (forcément accusé à tort quand il se passe quelque chose dans le séminaire). Un autre encore est le fruit d’une longue éducation catholique bretonne avec une famille très présente qu’il doit abandonner. On retrouve du coup un autre séminariste qui doit laisser sa sœur s’autonomiser suite aux déficiences de sa mère. Et puis aussi un homme qui a de graves problèmes de dépression non traitée. Enfin un dernier, engagé depuis plusieurs années, perd la tête suite à une agression physique, et décapite – sacrilège ! – une statue dans le séminaire. On passera sur le développement psychologique complètement absent.

Pour se retrouver dans un séminaire, il faut donc certainement être un « pauvre gars », avec des problèmes psychologiques, en rébellion, ou dépressif, ou alors être complètement endoctriné. La question de la foi ? Elle est absente. La fiction n’a jamais su comment l’aborder, alors elle la place quelques secondes entre deux très longues scènes. « J’ai senti une croix sur moi, la présence de Jésus ». Oui mais encore ? Pourquoi se sont-ils engagés dans cette voie ? Quelle est cette quête spirituelle, quel est ce message qui a bouleversé leur vie ? Comment vit-on quand on se consacre exclusivement à Dieu ?

En tous cas pas très joyeusement. Le ton est donné dès le générique, d’un grisâtre bien démonstratif. Pour compenser, et parce qu’ils ne savent pas parler de spiritualité, nos héros sortent de ces murs jugés comme des prisons. Au lieu de la réalité des très longues heures d’études, nos séminaristes n’ouvrent quasiment pas de bouquins et passent leurs temps à contempler Paris ou chanter anglais. Théologiquement incultes ? Non, notre prêtre ouvrier est un apôtre du multiculturalisme, il écrit chinois, voyons ! Le discours religieux expurgé, il ne reste que l’apparence : les prières lancées sans  grande conviction ou quelques chants religieux de ci de là. C’est là qu’aurait du se rattraper la fiction, mais l’émotion n’a jamais été une priorité dans les fictions françaises, elle est bannie, honteuse. On veut pas faire du mélo. Alors on coupe dans la psychologie, et on se contente de pointer du doigt des réalités sociales présentées de façon à donner une démonstration la plus manichéenne possible.

Mais bon sang qu’ont-ils donc au fond d’eux ces jeunes gens ? Quel est le souffle qui les traverse ? Quelle est leur flamme, leur sensibilité, leur désir de bien faire ? Le seul bon point abordé reste celui de la vie en collectivité. Il était intéressant de rappeler que ce sont avant tout des hommes différents qui vont apprendre à vivre leur religion ensemble. Mais pour le reste, encore une fois, on reste sur notre faim.

Et on s’endort. La mise en scène est peut-être réussie par rapport aux autres fictions françaises, mais elle manque définitivement de lumière, de chaleur, de rythme. C’est horriblement lent. Et la musique lancinante qui accompagne les scènes est un excellent somnifère. J’ai fini par m’endormir devant le deuxième épisode, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Heureusement le rattrapage internet reste possible.

Ainsi soient-ils est une fiction froide, politique même, qui bannit de fait l’essentiel de sa thématique. Au lieu de parler de la foi, elle parle d’institution. Au lieu de parler de personnages, elle parle de modèles sociaux. Au lieu de raconter une histoire avec ses rebondissements, c’est une démonstration sociétale, rigide, et prévisible. Au lieu de donner de l’émotion, elle endort. Un gros ratage, masqué par un buzz médiatique non mérité. Tout est dit. Et vous savez quoi, je préfère mille fois regarder Srugim ou le téléfilm italo-polonais de 2005 « Karol, l’homme qui devint Pape« , sublimé par la musique d’Ennio Morricone et où on y parle de foi, avec un récit riche en rebondissements et émouvant.

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