L’éducation par la télé (américaine)

Pour beaucoup de gens qui s’intéressent au monde des séries, la fiction télévisuelle est d’abord un reflet de notre société. Par exemple, Martin Winckler utilise le terme miroir. Du coup, les séries sont souvent analysées sous un angle sociologique : la place de la femme, des minorités, etc… Il y a des jours d’ailleurs où cette tendance à sur-analyser et surinterpréter un divertissement m’agace prodigieusement (surtout quand on ne voit par le bout de la lorgnette que des séries machistes). C’est le problème de l’analyse orientée (j’allais dire politiquement) : on peut faire dire vraiment beaucoup de choses à une série, tant qu’on en discute pas avec l’auteur lui-même.

Pour autant, je trouve qu’on mésestime encore énormément la puissance de l’image.

Et je vais prendre un domaine que je connais très bien, celui de la santé publique. Parce que j’en ai ingurgité, des séries médicales… et plein d’autres, attendant d’elles un discours plus intelligent, plus éducatif. Je vais donc me répéter : la télé est un formidable moyen d’éducation des masses. (Avec des loupés, quand on importe des séries américaines judiciaires : « objection votre honneur », ça n’existe pas en France, qu’on se le dise !).

Alors quand une série comme Huge se permet de traiter d’adolescents obèses, c’est une opportunité pour faire réagir le pays sur ce fléau qu’est l’obésité. Rappelons que l’obésité est une maladie (et reconnue comme telle par l’OMS depuis 1997), et non un simple surpoids comme tendent à l’expliquer nos journalistes. De fait, c’est bien beau de hurler contre l’anorexie des mannequins des magazines pour faire déculpabiliser les gens qui ont quelques kilos superflus, il ne faut pas pour autant réagir à l’excès, en ayant un discours « normalisant » une maladie comme l’obésité. Aux USA cette maladie est un fléau responsable de 16 % des morts, juste derrière le tabac, première cause de mortalité (18 %). Rappelons aussi, à ceux qui ne se sentiraient pas concernés, que l’obésité en France représente 15 % de la population (20 % dans le Nord), et qu’elle a augmenté de 70 % en 12 ans.

Alors Huge, c’est l’occasion de montrer les difficultés sociales et les problèmes psychologiques rencontrés par ces personnes. C’est l’occasion de montrer la résistance, la peur du changement, mais aussi l’endurance qu’il faut pour lutter quotidiennement contre ses envies.  C’est montrer le soutien psychologique qu’ il faut instaurer. Tout cela est bien présent dans la série.

Mais c’est aussi, au delà de la responsabilisation individuelle, montrer que la société de consommation elle-même est responsable. C’est là que le bas blesse. Car si l’héroine craque et commande glaces et frites, que penser des habitudes de consommation et du marketing martelées par les plus grandes compagnies de fast-food ? Ce n’est guère évoqué. On ne voit pas comment les personnes en sont arrivées là, on se contente de raconter l’évolution vécue par un garçon qui passe de l’avant dernier « gros » de sa classe au plus gros, n’échappant donc pas aux moqueries. Mais rien pour expliquer son comportement.

L’éducation à la santé reste à son stade individuel, ou alors dans un cadre collectif (les « fat-camp »), pour rattraper les dommages. Nous n’en sommes plus au registre préventif. Et c’est bien dommage. Pourtant la série essaye de ne pas stigmatiser ses personnages en les rendant attachants, mais à cause de ce chaînon manquant, je suis sûr que plein de gens ont vu la série en se disant : « ouais bon ce sont des gros, et alors ». Et il se crée forcément une distanciation dans le regard : « je ne suis pas concerné, je ne suis pas comme ça, je ne serai jamais comme ça ».

Question : Après avoir vu la série, je suis sûr que vous auriez pu aller au fast-food du coin, non ?

Evidemment la cerise sur le gâteau (si je puis dire), ça aurait été un discours plus global sur les coûts engendrés par l’obésité. Parce que la réaction du téléspectateur pourrait être : « après tout, chacun sa vie ». Or les choix de chacun en matière de comportements à risques ont un impact majeur sur les dépenses de santé, donc sur le budget de l’état, donc sur l’évolution de la société toute entière. Encore une fois, il manque une logique de responsabilisation individuelle dans un contexte collectif.

D’où à mon sens le semi-échec (en matière d’éducation) que constitue Huge. Mais je salue tout de même l’audace du sujet, peut-être que la série évoluera.

J’avais particulièrement apprécié l’épisode de House sur la budgétisation de l’hôpital (6.13), mais elle n’a clairement pas atteint sa cible (si tant est qu’elle en avait une). Vu les réactions sur l’épisode, les gens sont clairement passés à côté. Ce qui m’amène à un aspect fondamental de l’éducation par la télé : sa limpidité. Comment faire pour passer un message simple sur un sujet éminemment complexe ? La série a cette double chance de rentrer au plus près des foyers, et de  s’installer durablement. il n’est donc pas impossible d’installer des arcs sur plusieurs épisodes, arcs alliant l’éducation à l’émotion. (On sait tous que c’est dans le registre de l’émotion que l’on arrive à mieux faire passer un message, même si l’émotion est par définition passagère). Reste à en avoir l’ambition. Je crois pour ma part qu’il est dommage de laisser une entière liberté au créatif qui par définition ne connait pas autant le sujet qu’ un spécialiste. Il faut donc de bons consultants sur la série, mais aussi de bons communicants.

On le voit, sur des sujets complexes et importants, il y aurait beaucoup à faire. Pour autant, la série ne se cantonne pas dans ces registres, je dirai même que son principal sujet c’est la tolérance. Et son principal outil, l’émotion.

Par exemple, je crois fermement que les séries ont énormément contribué à redonner une place dans la société à des personnes autrefois marginalisées (comme les homosexuels). Je pense notamment à Six Feet Under. Plus on diffuse des séries donnant une large part d’antenne à une tranche de la population, plus on la réintègre au sein même de la population. il y a évidemment des contreparties artistiques : c’est vrai que c’est devenu lourd, cette politique de quotas, avec le gay de service. Comme toute chose, il faut donc agir avec mesure. On pourrait aussi continuer sur cette politique de quotas, avec les minorités qui apparaissent de plus en plus à la télé américaine. Si le latino et l’afro-américain ont toujours été là, on assiste aujourd’hui à une vraie explosion des rôles asiatiques. Ca reste encore caricatural, mais il y a du progrès (il vaut mieux passer de Heroes à Lost). Je crois fermement que quand on voit régulièrement des personnages à la télé, ils font partie de notre quotidien, de notre « famille », et donc sont susceptibles de changer notre vision de la société. Peut-être aussi un jour verra-t-on davantage de séries sur d’autres handicaps que l’habituel cortège d’aveugles et d’autistes ? Peut-être aussi trouvera-t-on des séries qui remettent la démence de la personne âgée dans un contexte familial au lieu de la trouver agonisante aux urgences ?

Pour autant, demandez autour de vous, on a tendance à condamner la télé, comme un média impur, véhiculant la bêtise et l’ignorance. J’ai souvenir de ma scolarité où on m’affirmait que « la télé rendait con ». Je m’insurge. En seriephile averti (et ouvert à d’autres cultures), j’ai plus appris sur le monde que je ne l’aurai appris avec des bouquins, j’en reste persuadé.  Je pense même que les séries ont fait de moi une meilleure personne. Oui je sais, dis comme ça, ça fait prétentieux, on dirait que j’ai les chevilles qui enflent. Il n’empêche,  plutôt que de laisser traîner des gamins dehors, donnez leur une télévision, quelques intégrales de séries profondes et intelligentes, je suis sûr que vous leur changerez également la vie, et le regard qu’ils ont sur les autres.

A condition, bien sûr, qu’ils tombent sur de bonnes séries. Parce qu’il y a quand même des sujets qui me fâchent, dans cette télévision américaine, comme la banalisation du sexe, de la violence, et de la drogue. C’est un peu pour ça que je m’insurge contre les chaînes du cable, qui prennent un malin plaisir à remplir leur quotas de comportements douteux (sans compter que le discours est souvent irresponsable, notamment en matière de drogue). Vous me direz que le public est adulte. Mais quand même, n’y a-t-il pas moyen d’écrire des fictions adultes, traitant de problèmes d’adultes, sans passer par du voyeurisme, de la provocation, ou pire de la désinformation ? Pour ma part j’attends beaucoup de fictions ciblées sur des catégories de personnes (comme l’est par exemple Men of a Certain Age), j’attends beaucoup de fictions sur la responsabilisation et l’éducation des parents, etc…

L’éducation par la télé, tout un programme… Et je n’ai même pas parlé d’éducation à l’image  (apprendre à décoder les messages de la télé) !

Advertisements

4 réflexions sur “L’éducation par la télé (américaine)

  1. Pour les séries du cable, je pense qu’elles sont destinées à un public quand même adulte. Après si les adolescents prennent exemples sur les séries là, c’est pas de bol.
    Ce n’est pas parce que j’ai regardé « The Shield » que je vais m’amuser à prendre des drogues ou à en fourguer.

    Je pense surtout que le téléspectateur censé sait fait la différence entre une fiction et la réalité, enfin j’espère, sinon, ils sont pas vendus ^^

    T’as pondu un bon article ^^ parce que c’est vrai que parfois les séries sont censés nous diriger dans un sens ou dans l’autre. Après, c’est sûr que la réflexion est très compliqué sur ce sujet. Tu ne m’auras pas en analyse ^_^

  2. Bien sûr, on suppose que l’adulte a fait son éducation à l’image, qu’il sait faire le distinguo. Il y a des jours où parfois j’en doute (mais c’est un tout autre sujet). Mais tu as tout à fait raison. J’ai vu des tas de films violents, je joue à des jeux videos violents, c’est pas pour autant que je suis un délinquant en puissance.

    Mais je trouve dommage que les fictions adultes du câble se désintéressent de plus en plus des questions éducatives. Il y a matière à montrer la dure réalité de la vie de tous les jours (ou d’une époque particulière), sans l’embellir mais sans tomber dans une énième famille dysfonctionnelle, avec violence, drogue, et sexe.

    Merci pour ton commentaire 🙂

  3. Oui mais tu sais comme moi que si on fait uen série sur une famille qui ne rencontrent aucun problêmes de coté là, ce n’est pas une vraie famille (lol). et puis ça n’interressera pas le public ^^

    Mais beaucoup de choses montrent un mauvais exemple de toute façons comme le bon ^_^

  4. Pingback: Huge « Cinédramas

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s